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La ville du président

La Montagne

Les kilomètres s’enchaînent. Plus ça va, plus la route est mauvaise. L’approche de Sokodé, la deuxième ville du pays, ne change rien à l’affaire....

Après une brève halte déjeuner et un nouveau plein de carburant, le car s’ébranle à nouveau, direction la faille d’Aledjo. Annoncée comme le morceau de bravoure du parcours, elle ne fait pas mentir sa réputation. La route, étroite, sinueuse et défoncée comme jamais, grimpe en pente raide le long d’un ravin, mettant le moteur à rude épreuve.

Dans la pente, nous doublons cahin-caha un camion citerne, arrêté au beau milieu de la chaussée. Une inquiétante fuite d’essence s’en écoule, que tentent de colmater le chauffeur et son aide. Dans l’autre sens, les poids lourds roulent au pas. Sage prudence, au vu le nombre de carcasses de camions qui dépassent des broussailles tapissant le fond du précipice ! Du reste, une fois la faille franchie, Justin entame lui aussi la descente à faible allure.

Hôtels de luxe et pauvreté extrême

La plaine retrouvée conduit à Kara, la "ville du président". Capitale de la région natale d’Eyadéma Gnassingbé, la cité a longtemps bénéficié des faveurs présidentielles. Hôtels de luxe, aéroport international, banques, tranchent de l’extrême pauvreté environnante.

C’est le seul endroit de notre itinéraire où des panneaux routiers proches des normes européennes balisent les routes. A quelques kilomètres, juchée sur une hauteur, une énorme bâtisse domine l’ensemble : le palais secondaire du dictateur, décédé en 2005 après 38 ans de règne sans partage.

Camion en panne
Camions en panne
Dans la montée vers la faille d’Alédo. Les chauffeurs veillent.
(15/10/2006)

A traverser les lieux les plus délaissés par les services humanitaires durant leur livraison de l’autobus, nos Compagnons découvrent la difficile situation dans les coins les plus reculés du Burkina Faso.

La ville traversée, les kilomètres s’égrènent à nouveau. Survient un énième contrôle. Pendant que Justin est descendu palabrer, un petit groupe de vendeurs ambulants s’approchent.

Il y en a partout dans le pays, y compris dans les endroits les plus reculés. Ils proposent avec insistance des œufs, de l’igname cuit et concassé, des fruits (oranges, bananes), des paquets de cigarettes ou diverses autres menues marchandises.

L’une des gamines mendie le stylo avec lequel je prends des notes sur mon carnet. « Pour l’école », supplie-t-elle. Je sais que Joël en a amené une cargaison à distribuer, et lui en demande quelques-uns. Il sort une boite de ses bagages, s’approche et en donne un à la petite.

Même le garde forestier

Aussitôt, les autres jeunes vendeurs se précipitent, main tendue. Joël continue la distribution, mais plus il en donne, plus nous voyons surgir de nouveaux gamins, tandis que les autres continuent d’en réclamer. Ils se pressent, se bousculent et s’invectivent, criant « moi, moi ! » à qui mieux-mieux.

La boite de Joël s’épuise rapidement et il faut repousser fermement les gamins, qu’ils ne grimpent pas dans le bus. Justin arrive alors, referme la porte et se met au volant. Mais un garde forestier, auquel la scène n’a pas échappé, surgit. A travers la vitre ouverte du chauffeur, il réclame sa part de stylos. « Nous sommes sept », indique-t-il. Joël pioche à nouveau dans sa réserve, en tend une poignée à Justin qui, sans les compter, les jette par l’ouverture et s’empresse de démarrer, tandis que le garde se penche pour les ramasser.

Commentaire désabusé de Robert. « Vous voyez la situation dans les coins reculés de notre pays… ». La tombée de la nuit va s’avérer, à cet égard, encore plus éclairante...

Marchands ambulants
Vendeurs ambulants
Les vendeurs ambulants proposent des œufs, de l’igname,
des fruits, des cigarettes ou diverses autres marchandises
(15/10/2006)

Dapaong, notre ville-étape, est encore à une cinquante de kilomètres lorsque Justin allume les phares. Une dizaine de minutes plus tard, il fait nuit noire. Une hallucinante course d’obstacles débute alors.

Sans ralentir le moins du monde, le chauffeur poursuit sa route, slalomant entre les "nids d’autruche", les piétons encombrant le bord de la chaussée et les camions surchargés roulant à des allures d’escargot.

Un freinage en catastrophe

Devant le bus, un poids lourd plus véloce que la plupart, taille la route, et Justin suit ses trajectoires sinueuses. Soudain, un coup de sifflet strident couvre le bruit du moteur. Justin freine en catastrophe. Quelques secondes plus tard, alors que le camion qui nous précède poursuit imperturbablement son chemin, un gendarme surgit.

Il se fait ouvrir la porte, grimpe et lance, accusateur : « Vous avez coupé la corde ! ». Dénégation calme mais ferme de Robert, qui rétorque : « Tu sais bien que ce n’est pas vrai, et nous on sait bien ce que tu veux… »

camion lourdement chargé
Camion lourdement chargé
Ane tirant sa cariole
Ane tirant sa carriole
(15/10/2006)

Le militaire, un peu déstabilisé, se tourne alors vers nous. Il examine l’intérieur et souligne notre « confort, à cinq dans un bus grand comme ça », alors que lui « passe la journée exposé aux intempéries ».

Posément, Joël et Gilles lui expliquent le but de l’expédition, de sorte que le gendarme ne sait plus comment arriver à nous extorquer de l’argent sans perdre la face. Il finit par redescendre et se fondre dans la nuit, sans le moindre "petit billet"…

Les yeux exorbités par la drogue

Le car redémarre, parcourt quelques kilomètres et se heurte à un nouveau barrage. Cette fois, sa présence n’a pas échappé à Justin. Là encore, un homme se fait ouvrir la portière. Entièrement vêtu en civil, il a les yeux exorbités par la drogue et brandit un fusil d’assaut. Il ne semble pas parler Français et s’adresse en Togolais à Robert.

Ce dernier explique qu’il s’agit d’une sorte de milicien, qui se rend à l’entrée de la ville, à moins de deux kilomètres de là. Il veut s’y faire déposer, mais aimerait en réalité nous escorter pour un voyage de nuit. Moyennant, évidemment, un ou deux « petits billets de mille ». Notre étape s’achevant, nous les déposons finalement sans encombres, lui, son fusil et ses yeux explosés, à l’entrée de Dapaong.


Yves LE FAOU

Etape à Dapaong
Etape à Dapaong
Après une journée mouvementée, entre gendarme et militaire
(15/10/2006)

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