La douane
Le Burkina, enfin. Après plus de deux heures d’attente et de formalités, la frontière est franchie. Justin a inséré le bus dans une file ininterrompue de camions. Les véhicules roulent au pas dans la chaleur déjà élevée. Une poussière ocre en suspension envahit l’habitacle...
Le Burkina, enfin. Après plus de deux heures d’attente et de formalités, la frontière est franchie. Justin a inséré le bus dans une file ininterrompue de camions. Les véhicules roulent au pas dans la chaleur déjà élevée. Une poussière ocre en suspension envahit l’habitacle
Heureusement, un peu de vitesse apporte de l’air un peu plus frais et, surtout, respirable ! Mais un nouvel arrêt vient interrompre ce bel élan. Contrôle de police. Il y avait longtemps. La version burkinabé n’est guère différente de la togolaise : même représentant de l’ordre assit nonchalamment à l’ombre, dans un fauteuil de jardin en plastique cette fois, attendant que les chauffeurs se présentent, papiers en main.
La route se divise en deux...
L’équipement est toutefois moins sommaire. La cahute, bâtie en dur, est surmontée d’une antenne radio et les uniformes sont plus présentables. Côté "petit billet", par contre, pas de changement…
Quelques kilomètres plus loin, c’est l’arrivée à Bittou, une bourgade où se situent un important centre de transit douanier. La route se divise en deux. Le tronçon de droite contourne une immense enceinte, close d’un mur surmonté d’un grillage ; il est emprunté par les véhicules n’ayant rien à déclarer.
Centre de transit douanier Le centre de transit douanier de Bittou, au Burkina Faso (15/10/2006)
Tous les autres pénètrent dans l’esplanade poudreuse et se garent dans l’ordre d’arrivée. Sur la gauche les camions chargés de marchandises, sur la droite les véhicules en dédouanement, comme le nôtre...
Robert descend et se dirige vers le bâtiment le plus proche. Il revient rapidement, bientôt rejoint par un douanier à cyclomoteur. Robert prend place sur le siège arrière et s’éloigne. L’attente s’annonce longue. Ce sera pire que tout : arrivés à 10 heures, nous ne repartirons qu’à 15 heures, après un interminable surplace en pleine fournaise.
Des ânes qui tirent quatre fois leur poids
C’est dans ce genre de situation que s’acquiert, bon gré mal gré, la perception africaine du temps. Profitant de l’ombre dispensée par sa remorque, le chauffeur du camion voisin s’est ainsi installé pour le long terme : sa natte est étendue à même le sol, son réchaud déployé. Un peu partout, des conducteurs dorment sous leur poids lourd, dont ils doivent parfois disputer la fraîcheur aux ânes du secteur...
Ces derniers suscitent l’attention de Claude. Lui-même en possède un, parqué dans un terrain jouxtant sa maison des environs de Puy-Guillaume, et s’intéresse à la morphologie des ses cousins africains. Ils ont fait leur apparition sur les routes depuis les régions plus sèches du nord du Togo, et sont le plus souvent attelés à des carrioles lourdement chargées. Il paraît qu’ils peuvent tirer jusqu’à quatre fois leur poids !

Au centre de transit douanier Interminable surplace en pleine fournaise
(16/10/2006)
Giles, lui, s’occupe à détailler les camions et leurs chargements. Au vu de leur état général, pratiquement aucun d’entre d’eux ne serait autorisé à rouler sur une route française, et tous sont en évidente surcharge. D’invraisemblables amoncellements de marchandises surplombent les cabines, parfois en équilibre instable. Les pneus sont généralement usés jusqu’à la corde ce qui, compte tenu de l’état des routes, occasionne de fréquentent crevaisons.
Un stationnement à 4.000 francs
Durant notre attente forcée, nous verrons pas moins d’une demi-douzaine d’hommes marcher en poussant une énorme roue de camion. Certains font de la sorte des dizaines de kilomètres, avant de retrouver leur compagnon de route qui les attend, somnolant à l’ombre de leur véhicule immobilisé sur le bord de la chaussée.
Cinq longues heures plus tard, Robert est de retour. Le bus s’ébranle enfin… pour buter, 500 mètres plus loin, sur une barrière. Celle d’un péage, où il faut s’acquitter de la "taxe de stationnement de la commune de Bittou" ; coût, 4.000 francs CFA (environ 6 euros) ! Moins d’un kilomètre plus loin, nouveau péage, routier celui-là : 1.000 francs CFA. "Bonne route", proclament, sans la moindre ironie, les lettres rouges vif d’un panneau implanté sur le bas-côté.
Marcher en poussant une roue de camion Durant notre attente, nous verrons une demi-douzaine d’hommes marcher en poussant une roue de camion.(16/10/2006)
Le bus a à peine le temps de prendre de la vitesse qu’il doit encore s’arrêter. La douane, à nouveau. Justin descend pour s’acquitter d’un énième billet de mille.
Trois gosses, dont deux tout jeunes, s’approchent.
Vêtus de haillons, ils proposent une poignée de paquets de cigarettes, fixés sur un présentoir sommaire. Refus gentil de Gilles, l’unique fumeur du groupe. Toujours assis sur la banquette la plus proche de la porte, je surprends le regard du plus grand, fixé sur une bouteille de plastique vide posée à côté de moi.
De grands yeux incrédules
Claude, qui est déjà venu à Ouagadougou il y a trois ans, lors de la rencontre annuelle des groupes d’Emmaüs international, m’a expliqué qu’elles se vendaient quelques centimes sur les marchés. Je la tends au gamin, qui repart aussitôt, le visage épanoui.
Les deux petits sont restés, et me dévisagent d’un air immensément désolé. Leur détresse est poignante. Je me lève, saisis deux autres bouteilles à moitié vides, abandonnées sur un siège voisin. Je leur en donne une chacun. Ils me fixent avec de grands yeux incrédules, puis me remercient comme si je venais de leur faire le plus beau cadeau de leur vie. Ce qui est peut-être le cas.
Yves LE FAOU (16/10/2006)

Enième billet de mille (16/10/2006)
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